Vous êtes re-re-mort

Published 1 année ago


S’il vous est arrivé de dire à quelqu’un « Arrête de t’amuser deux minutes et viens manger des gaufres » et que ce quelqu’un vous a répondu en hurlant « EST-CE QUE J’AI L’AIR DE M’AMUSER BORDEL DE MERDE ??!! », pas d’inquiétude, c’est simplement qu’il joue à Bloodborne.

Je dis pas d’inquiétude, mais pour être parfaitement honnête, je dois vous avouer que mon premier contact avec ce jeu fût assez anxiogène. Je recevais le 29 juillet dernier un SMS de mon beau-frère qui disait :
« Faut que tu viennes jouer ce soir parce que je suis à deux doigts d’exploser ma PS4 »

Hum… 2 doigts, PS4… 2 fois 4 = 8 … mouais, pas sûr que cette équation soit très à propos. Non, ce qu’il faut pour bien mettre en place le décor, c’est que vous ayez quelques éléments pour  vous faire une idée de qui est mon beau-frère. Et pour cela, rien de plus simple : il vous suffit jeter un œil à son boulot.

Vous l’aurez compris : esthétisme et badassitude sont les mamelles de son ambition. Ça et la Duvel. Bouffeur de black metal et de bizarreries nippones en tout genre, je savais instinctivement que son appel à la rescousse signifiait qu’on tenait là un produit tout à notre goût. Si le jeu lui avait résisté sans lui laisser entrevoir quoique ce soit de potable, il l’aurait bazardé sans plus de cérémonie.
Je me suis donc précipité après mon harassante journée de boulot pour aller saisir la manette de mes mains fébriles et là, en effet, ce cher Bloodborne m’en a directement mis plein les mirettes avec sa superbe rue de style victorien/lovecraftien à la japonaise.
Je dis rue car ma première session de jeu se passa pendant près de deux heures au même endroit, on y reviendra plus tard.
Ensuite, je dis à la japonaise car nos amis nippons ont cette façon bien à eux, très tragico-bizarre, de représenter les cultures étrangères. Il suffit de regarder le traitement apporté au monde viking dans Valkyrie Profile ou Odin Sphere par exemple.
Dernière précision, et après on parlera du jeu : le dit beau-frère a fait appel à moi non pas pour mon skill (qui est loin d’être impressionnant), mais pour ma patience, et ça c’est super important pour la suite de l’histoire, vous allez vite comprendre.
Oh et puis je vais en profiter pour vous situer vite fait le jeu. Je ne reviendrai pas sur les grandes mécaniques de jeu, z’avez qu’à passer à la maison pour que je vous montre ou aller lire l’un des millions de tests qui trainent déjà sur le net, je préciserai juste que  Bloodborne a été développé par FromSoftware et fait partie de ce que l’on appelle la série des Souls : Demon’s Souls, Dark Souls 1 & 2, Bloodborne et prochainement Dark Souls 3. Ces jeux ont eu une aura terrifiante auprès des gamers, beaucoup les percevant comme des goulags vidéoludiques où l’on ne peut que subir, souffrir, mourir et mourir encore et encore et encore et encore…

Alors c’est vrai, les premiers pas ont été douloureux, très douloureux même. Et autant pas se mentir, tout le jeu a été un putain de chemin de croix.
Au départ donc, il y avait cette rue, infestée d’une foule brandissant torches et fourches que nous essayions d’éliminer individu par individu. Et bordel, malgré avoir calculé notre itinéraire minutieusement, prenant mille précautions pour ne pas trop se faire remarquer, on se faisait invariablement poutrer le cul-cul. Entre les chiens et les fusils, nous n’étions qu’une pauvre piñata qui toutes les cinq minutes renversait les friandises de ses entrailles, pour satisfaire les participants de cette fête macabre. Devant le constat de cette succession d’échecs cuisants, nous avons rebu une bière puis réfléchi. Qu’essayait de nous dire le jeu ?
À priori, rien. Tout semble être fait pour laisser le joueur se démerder tout seul. Un exemple concret ? Le manuel de jeu tient sur le recto d’une petite feuille. Et le tuto du jeu ? C’est de se faire bouffer par un loup-garou… Comme si le seul truc à comprendre c’est qu’il faut accepter la mort.
Finalement, fatigués de voir et revoir cette sempiternelle foule de grognards nous marcher dessus, nous décidions de tout traverser en courant et esquivant habillement. Grand bien nous en a pris puisque nous avons pu découvrir  dans les ruelles annexes l’étendue des menaces qui peuplent l’univers de Bloodborne: ogres grisâtres qui font de la pulpe de votre tronche avec leurs gros poings, encore des loup-garous, des corbeaux hurleurs hystériques… Notez bien le « hurleur », car oui, tout au long de l’aventure, non seulement on se fait dégommer, mais en plus on se fait gueuler dessus en permanence, ce qui ajoute une bonne dose d’hystérie au danger omniprésent. Et c’est particulièrement vrai pour ce qui fait toute la saveur de Bloodborne et des Souls en général : les boss.
Tout tourne finalement autour d’eux. Le premier à nous avoir marqué est un fossoyeur/prêtre/chasseur pas gentil du tout. Mais alors vraiment pas.
Notre rencontre avec le père Gascoigne, colosse en imper’ suintant la classe, nous a confirmé que nous allions jouir des yeux à répétition (je vous assure c’est bizarre de pleurer du sperme), et si ce monstre est considéré par beaucoup comme un filtre à casual (point d’un jeu que les joueurs du dimanche ne passeront pas), c’est avec Amélia, le premier vicaire, que notre expérience de jeu a tourné à l’obsession.
J’aurais dû compter combien de fois on s’est frotté à cette tarée avant de l’occire. On a essayé dans tous les états : au taquet, ivres, fatigués, très « fatigués »… Y’avait rien à faire, on se faisait invariablement broyer la tronche entre ses grands bras maigres et griffus. Et le truc, c’est qu’à force d’aller mourir again & again, again & again & again & again… et ben on a flingué notre stock de fioles de sang (nos potions de soins, en gros), ce qui signifiait qu’on allait devoir retourner au début du jeu pour farmer un stock de ces précieuses petites bouteilles revigorantes. Ce qui aurait pu être un épisode particulièrement pénible et rébarbatif s’est finalement révélé être révélateur d’une… heu attends ça va pas cette phrase… s’est révélé faire montrer… nan heu… enfin c’est à ce moment-là que ma sœur s’est décidée à nous rejoindre dans l’aventure.

Pour info, ma sœur elle fait ça. Ouais, on a du talent dans la famille, flattez nous. Sa plus grosse expérience vidéoludique remontait à Secret Of Mana (en 1994, putain…). On peut peut-être citer aussi Super Puzzle Fighter II Turbo, sur lequel nous exprimions notre amour fraternel à coups de « Va te faire foutre merdeux » et autres « Je vais t’éclater connasse » (ça c’était un peu avant l’an 2000, bordel je suis vieux…). Autant dire que bien peu de choses l’avaient préparée au déluge de violence qui l’attendait sans sourciller. Et c’est là que se révèle toute la magie de Bloodborne : malgré le défi qu’il représente, ce jeu est étonnamment « accessible », avec de très très gros guillemets.
Après avoir passé de longues heures à nous observer, et grâce à nos subtils conseils de vétérans (« fais rond ! rond ! rond ! Grosse attaque ! prends de la vie ! de la vie ! trop tard ! nan c’est bon t’es pas morte ! rond ! rond ! » lui gueulait-on méthodiquement), elle finit par capter les grandes lignes de la survie dans la terrible Yharnam, nous fournissant ainsi une aide précieuse d’abord pour maintenir nos stocks, et plus tard pour péter les genoux des gros méchants. Dès lors, nous partagions nos combats et nos victoires en criant autant de douleur que de joie, comme si chaque fois nous accouchions de l’enfant terrible de notre skill grandissant. Cette euphorie était d’autant plus splendide que la plupart des boss de ce jeu sont tout simplement mémorables, de ceux qui marquent un joueur au fer rouge de leur charisme, comme Psycho Mantis, Granfaloon ou Ridley à leurs époques. Je veux dire, Lady Maria quoi… comment ne pas prendre plaisir à se faire rosser par une femme, que dis-je, une lady aussi classe ?
Là où je veux en venir, c’est que sous ses atours retords et son attitude revêche, Bloodborne laisse même le plus occasionnel des joueurs exprimer sa combativité et ne lui refuse jamais injustement une victoire. Si l’on accepte de se plier à ses règles, si l’on accepte d’en baver pour finalement bien peu de récompenses (on y reviendra vite fait), on peut en venir à bout et même kiffer d’en chier. Et si je conchie de tout mon être ce genre de philosophie IRL, vidéoludiquement j’demande que ça!

Je pourrais m’étaler encore un sacré moment sur ce qui fait de Bloodborne un jeu inoubliable, incontournable… et je pourrais en profiter pour glisser trois ou quatre paragraphes sur Dark Souls qui mérite selon moi tout autant d’éloges.
Et tout autant de reproches… Bah ouais, fallait bien qu’on y arrive.
En général, je suis plutôt enclin à pardonner les petits défauts de ce(ux) que je porte dans mon cœur, mais si cet objet d’amour trimballe un caractère aussi intraitable et sévère qu’ici, alors la moindre petite faille me semble être un canyon d’échecs.
Premier exemple, et pas des moindres : on ne peut pas mettre le jeu en pause ! Sérieusement c’est quoi ces conneries ??!! Je veux bien que lors des parties online ça ait un sens, mais dans le mode purement solo je vois vraiment pas l’intérêt ! Certains gros malins diront qu’il suffit de se mettre dans un coin peinard et ne plus en bouger pour trouver le temps d’aller pisser, mais explique-moi comment tu fais si, pendant un combat de boss, tu te rends compte que ton fils Bryan est en train d’essayer d’enfoncer un LEGO dans la fontanelle de la petite dernière ? Tu lâches la manette et tu voles au secours de ta progéniture ? On voit bien que t’as jamais joué à Bloodborne… Non! Tu laisses faire et tu continues le combat que tu vas de toute façon perdre, et tu te retrouves avec une gamine toute niquée à vie parce que les dévs se sont dit « Hé on va pas mettre de pause pour bien les faire misérer les bâtards ! ».
Deuxième exemple : l’obscurantisme à outrance.  Au-delà du game system qui part du principe que tu le connais avant d’y avoir joué (ça encore je peux l’accepter) ce sont les objectifs de notre personnage et l’histoire du monde qui l’entoure qui se vautrent dans la purée de pois la plus dense qui puisse être. Honnêtement, sans une connexion permanente à un guide de jeu et un doctorat de documentaliste, n’espérez pas comprendre quoique ce soit à ce qui se passe dans ce jeu. J’adore les trucs obscures, qui semblent avoir un background mais qui ne dévoilent rien, mais là le problème c’est qu’on nous envoie de très nombreux éléments de scénario à la tronche sans aucun guide pour mettre les bouts bout-à-bout, ce qui ne fait qu’instaurer une confusion totale qui a la perfidie de pouvoir vous faire louper des pans entiers du jeu. Des fragments d’infos se trouvent dans la description des objets, les PNJs balancent du dialogue plein de références comme si de rien n’était et rien dans l’enchaînement des évènements n’indique vers qui se tourner, ni à quel moment. Les ¾ des personnages que tu as croisés  sont morts ? Une porte ne s’ouvre jamais ? Bah ouais couillon il fallait te frotter un bout de cordon ombilical sur la bite avant d’aller tuer l’araignée géante au moment où tu parlais à la vieille femme, t’avais pas deviné ? Si vous pensez que j’exagère, sachez que Namco a lancé un concours avec dix mille dollars à la clef pour qui saura expliquer l’histoire de Dark Souls…
Et pour finir, le dernier exemple parce que j’ai dit que j’allais y revenir : la fin. Et puis merde nan j’y reviens pas, c’est dégueulasse. Sérieux les gars…

Mais allez, je vais pas faire ma mauvaise tête plus longtemps, surtout qu’à force d’en parler, j’ai juste envie de retourner y jouer ! Pour conclure, je citerai simplement un mec qui avait laissé un commentaire sur Youtube (j’ai oublié ton pseudo mon gars, désolé, sincèrement) et qui a su résumer en une phrase ce qui m’a demandé trois pages :

Jouer à Bloodborne, c’est comme baiser avec une personne que tu détestes mais qui te filera les meilleurs orgasmes.

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